![]() Jean-Baptiste Tollot s’embarque en mai 1731 pour un désormais classique « Voyage au Levant » qui durera environ une année. Parti de Toulon sur un vaisseau de l’escadre de Duguay-Trouin, il visite Alger, Tunis, Tripoli, Alexandrie puis la Palestine où il se rend en pèlerinage aux différents lieux saints. Au retour, il fait escale à Chypre, Rhodes, Smyrne et Constantinople avant de reprendre la mer vers Malte, la Crète et Carthage. Il achève son tour de Méditerranée à Marseille au début de l’été 1732. |
Ayant fait plusieurs voyages par terre, tant en Espagne, qu’en Allemagne, Angleterre, Flandres et autres lieux, je souhaitais depuis longtemps de voyager sur mer, non seulement par un motif de curiosité qui fut toujours ma passion dominante ; mais pour m’instruire des vies et mœurs des étrangers, et voir par moi-même ce que tant de voyageurs ont écrit. J’ai eu l’occasion de faire celui-ci avec M. le Chevalier de la Condamine de l’Académie royale des sciences, de qui j’ai tiré beaucoup d’éclaircissements sur différentes matières qui m’étaient inconnues, et je puis dire avoir eu lieu de satisfaire en partie ma curiosité, et les vues que je m’étais proposées.
Nous partîmes de Paris le 10 mai par la diligence de Lyon où nous arrivâmes le 14 à trois heures après midi ; nous n’y restâmes que le temps nécessaire pour y prendre des provisions et un bateau de poste pour descendre le Rhône jusqu’en Avignon. ![]()
La caravane était composée de trois cents chameaux et dromadaires, et de cent dix mules ou bourriques. Nous étions environ quarante cavaliers et une centaine d’hommes à pied. À la tête de la caravane marchait un gros chameau, portant sur son dos un pavillon bleu et blanc avec quelques raies rouges, ce qui est ordinaire à toutes les caravanes. Tous les hommes, tant à pied qu’à cheval, étaient armés de fusils, pistolets, lances, sabres, canjars et bâtons, ce qui n’empêcha pas que nous n’ayons été arrêtés à deux lieues de Jérusalem, près d’un village nommé Rama, où tous les Francs doivent, selon les gens du pays, payer le Caffare.
Il se trouva près de ce lieu un homme et un enfant d’environ 16 ans, auxquels on dit apparemment que nous étions Francs et qu’ils étaient en droit de nous faire payer ce tribut. Nous étions pour lors environ vingt cavaliers marchant un quart de lieue devant la caravane ; ces deux coquins se voyant, pour ainsi dire, dans l’impossibilité de nous rejoindre, battirent un prêtre grec pour avoir son cheval ; et l’ayant fait descendre, l’homme monta dessus et courut après nous, le petit garçon le suivait à pied. Aussitôt qu’ils nous eurent joints, celui qui était à cheval mit pied à terre, et ne se trompa point, quoique nous fussions habillés comme eux, soit qu’on les eût instruits de nos chevaux ou autrement, ils nous dirent d’arrêter et de retourner sur nos pas.
Étant dans la bonne foi, je ne faisais nulle attention aux discours de cet homme que j’avais vu courir après nous. Aussitôt qu’il s’approcha de moi, il me fit pencher sérieusement en voulant me distribuer des coups de bâton : je voulus mettre pied à terre pour prendre ce misérable à partie ; mais notre religieux qui était mieux au fait que moi de pareille recette me conseilla de ne rien dire, parce que si je maltraitais cet homme, ajouta-t-il, d’un seul cri qu’il ferait, il en viendrait plus de trois cents, et que nous serions massacrés ; que d’ailleurs, quand même les choses ne seraient pas ainsi, cela pourrait causer une avanie aux Pères de Terre sainte.
Pendant que toutes ces choses se passaient à mon égard, le petit garçon courut après M. de la Condamine qui était environ cent pas devant nous ; comme il lisait, il ne s’aperçut pas de ce qui se passait, et fut fort surpris de voir ce petit misérable tenant une pierre de chaque main, lui faire signe de retourner, ou qu’il le jetterait à bas à coups de pierres. On lui fit les mêmes remontrances qu’à moi et nous retournâmes d’environ vingt pas. Le conducteur de la caravane, qui était peut-être complice du fait, arriva, et contrefaisant l’étonné, il demanda de quoi il était question ; il nous dit après avoir été informé du fait, qu’il n’était pas en son pouvoir d’empêcher ces hommes de nous emmener si nous ne leur payions pas trois piastres pour le Caffare. M. de la Condamine lui dit qu’il n’avait point d’argent, et que si quelqu’un voulait les payer qu’il leur en tiendrait compte. Le fils d’un cheikh arabe qui était avec nous s’offrit pour caution et laissa pour gage son canjar ; nous fûmes ainsi délivrés des mains de nos prétendus créanciers ; nous continuâmes notre route et arrivâmes ce même jour 20 août à Jérusalem, à deux heures après midi. ![]()
Nous mîmes pied à terre à la porte de Damas, où nous fîmes notre prière, pendant que le père Hypeau et notre guide furent au couvent avertir les Pères de notre arrivée ; pendant que nous étions à genoux à la porte de cette sainte cité, les janissaires de la garde se moquaient de nous voir prier à la porte de leur ville. Au bout de trois quarts d’heure, le drogment du couvent, avec deux janissaires, vinrent accompagnés d’un Père pour nous faire entrer et conduire au couvent des Cordeliers dit Saint-Sauveur.
Il est défendu à aucuns pèlerins d’entrer dans Jérusalem sans en donner auparavant avis à l’Aga, autrement les Turcs feraient une avanie terrible aux Pères. Une heure après notre arrivée, nous fûmes visiter le Saint-Sépulcre ; ce sont les Turcs qui en ont les clefs, et les Francs qui y entrent pour la première fois payent vingt-quatre piastres et demie par tête ; ensuite ils peuvent y entrer comme bon leur semble, moyennant un médain qu’ils sont tenus de donner au Turc qui garde la porte. ![]()
On entre par une petite porte haute de trois pieds, large de deux, dans une espèce de petite cour qui sert de portique à l’église. Cette porte était autrefois très grande, mais on l’a murée, et l’on n’a laissé qu’un petit guichet pour empêcher les Arabes d’entrer à cheval dans la grande église.
Cette église est fort vaste, et couverte de plomb, la charpente en est belle, et est soutenue de deux rangs de colonnes de chaque côté, et d’un seul bloc, sur chacune desquelles est peint un saint personnage que l’on ne peut pas bien distinguer à présent. À main droite en entrant, et derrière la quatrième colonne est le baptistère des Grecs qui est fort beau.
En entrant dans le chœur, on voit de chaque côté du maître-autel une forme de chapelle ; Thévenot dit que du côté de l’épître est un autel où est la pierre sur laquelle Jésus-Christ fut circoncis ; nous nous en informâmes et aucun religieux ne put nous en instruire. L’autel qui est du côté de l’évangile est le lieu, dit-on, où les Mages descendirent de cheval quand ils vinrent adorer Jésus.
Dans le chœur sont deux escaliers, un de chaque côté du maître-autel, qui conduisent tous deux au lieu de la Nativité, qui est positivement sous ledit chœur ; desquels escaliers ayant descendu six marches, on trouve une porte de bronze percée à jour par en haut ; c’est cette porte qui ferme le lieu de la naissance du Sauveur du monde.