Alors qu’ils demeuraient quelques jours à Lattaquié, ils commencèrent à rencontrer chaque jour des personnes de retour de Jérusalem. Ces groupes de pèlerins parlaient des morts d’un nombre incalculable de leurs compagnons. Ils gémissaient aussi, et montraient leurs propres blessures, encore sanguinolentes. Ils témoignaient publiquement de ce que personne ne pouvait passer sur cette route car tout le pays était occupé par une tribu d’Arabes féroces et assoiffés de sang.
La question qui se posait alors aux pèlerins était de savoir ce qu’ils devaient faire et où s’en retourner. Tout d’abord, assemblés en conseil, ils se mirent d’accord rapidement pour renoncer à leurs souhaits et mettre tout leur espoir dans le Seigneur. Ils savaient que, morts ou vifs, ils appartenaient au Seigneur et ainsi, en toute connaissance de cause, ils se mirent en route à travers le territoire des païens vers la ville sainte.
Ils atteignirent rapidement une ville nommée Tripoli. Quand le commandant barbare de la ville vit une telle multitude, il ordonna que tous, sans exception, soient massacrés cruellement et passés au fil de l’épée ; il espérait ainsi acquérir une infinie somme d’argent. Immédiatement se leva de la mer (qui bat les abords de la ville) un nuage noir d’où provenaient de nombreux éclairs, accompagnés de terribles coups de tonnerre. Quand la tempête eut soufflé jusqu’à midi du lendemain et que les vagues atteignirent des hauteurs inouïes, les païens, unis par l’urgence de la situation, se crièrent les uns aux autres que le Dieu des chrétiens combattait pour son peuple et allait précipiter la ville et ses habitants dans l’abîme. Le commandant, craignant la mort, changea d’avis. Les chrétiens reçurent l’autorisation de partir et le trouble de la mer se calma aussitôt.
Accablés par diverses épreuves et tribulations, les pèlerins traversèrent enfin tout le pays pour atteindre la ville nommée Césarée. Ils y célébrèrent le Jeudi saint, qui tomba cette année-là le 24 mars. Ils se félicitèrent même d’avoir échappé à tous les dangers, puisque l’on disait que le voyage de là à Jérusalem ne prendrait pas plus de deux jours. ![]()
Le jour suivant, le Vendredi saint, vers la deuxième heure du jour [entre 6h et demie et 8 h du matin], alors qu’ils venaient de quitte Kfar Sallam, ils tombèrent tout à coup aux mains des Arabes qui leur sautèrent dessus comme des loups affamés sur une proie depuis longtemps espérée. Ils massacrèrent sans pitié les premiers pèlerins et les taillèrent en pièces. Au début, nos gens tentèrent de contre-attaquer, mais ils durent rapidement trouver refuge dans le village. Après leur fuite, qui pourrait expliquer avec des mots combien d’hommes furent tués là, de combien de morts différentes, quel désastre et quel chagrin ce fut ? L’évêque Guillaume d’Utrecht, grièvement blessé et dépouillé de ses vêtements, fut abandonné sur le sol, avec beaucoup d’autres, à une mort pitoyable. Les trois évêques restants, avec une foule considérable de personnes de toues conditions, occupaient un bâtiment entouré d’une muraille avec deux tours de pierre. Ils se préparèrent à se défendre, aussi longtemps que Dieu le leur accorderait.
![]() La porte du bâtiment était extrêmement étroite et, à cause de la proximité de l’ennemi, ils ne purent décharger les bagages de leurs chevaux. Ainsi, ils perdirent leurs chevaux et leurs mules et tout ce que ces animaux transportaient. Les ennemis partagèrent ces choses entre eux et se préparèrent à détruire les propriétaires de ces biens. De leur côté, les pèlerins décidèrent de prendre les armes et ils contre-attaquèrent avec courage. L’ennemi, plus indigné que jamais, appuya son attaque avec encore plus de vigueur, car il voyait que les pèlerins dont ils avaient cru qu’ils ne tenteraient rien contre eux, résistait vaillamment. Le jour suivant, vers la neuvième heure, le gouverneur du roi de Babylone [i.e. Al-Mustansir, le calife fatamide du Caire] qui régnait sur la ville de Ramla, vint enfin avec des troupes pour libérer nos hommes. Le gouverneur, qui avait eu vent de ce que les Arabes, comme des païens, étaient en train de faire, avait calculé que si les pèlerins devaient périr d’une mort si malheureuse, alors personne ne traverserait plus son territoire pour des raisons religieuses et son peuple en souffrirait grandement. Quand les Arabes apprirent son approche, ils se dispersèrent et s’enfuirent. Le gouverneur prit en charge ceux qui avaient été capturés et ligotés par les pèlerins et ouvrit la porte pour que nos hommes puissent partir. Ils se mirent en route vers Ramla où, à l’invitation du gouverneur et des habitants, ils se reposèrent deux semaines. On les autorisa enfin à partir et, le 12 avril, ils entrèrent dans la ville sainte. La Ville sainte |
![]() On ne peut pas décrire avec des mots les fontaines de larmes qui furent versées, le nombre et la pureté des prières et des hosties consacrées qui furent sacrifiées à Dieu, ou l’esprit joyeux avec lequel, après bien des soupirs, les pèlerins psalmodiant à présent : Prosternons-nous devant son marchepied [Ps. 131;7]. |
Chronique de Nieder-Altaich
Traduction d'après la version anglaise de James Brundage [1962]
que l'on peut consulter sur le site Internet Medieval Sourcebook