![]() Lucie Félix-Faure (1866-1913) est la fille de l’ancien président de la République du même nom. Femme de lettres, elle publie notamment des recueils de poésie. Un critique de son temps la juge ainsi : "Elle écrit dans une langue harmonieuse, sonore, précise, et inspirée. Sa poésie, sans avoir cette élévation et cette profondeur qui étonne et subjugue chez les grands poètes, est toujours réfléchie, pleine et forte. Ce n’est pas une lyrique ni une passionnée. Il n’y a chez elle ni inquiétude torturante, ni transports extatiques. Sa foi est calme comme elle-même, comme son talent." |
Après avoir déjeuné chez les Franciscains, nous prenons, - il faut l’avouer, - le chemin de fer qui conduit à Jérusalem. Le train franchit la riante ceinture des célèbres jardins de Jaffa, - véritable bois d’orangers et de citronniers ; puis, il entre dans la plaine de Saron, verte, fertile, coupée de vignobles, ombragée d’oliviers, pointillée de fleurs multicolores : on dirait un grand tapis de velours se déroulant jusqu’aux monts de Juda. Déjà les souvenirs se lèvent en essaim, comme une volée d’oiseaux, de ces herbes fleuries. Aux prochaines montagnes, le nom de Samson vient sur nos lèvres ; on dédaigne la caverne où il attacha des torches à la queue des renards pour incendier les campagnes des Philistins : on aperçoit ensuite la vallée qui fut habitée par Dalila, la perfide. Peu nous importe qu’il y ait méprise sur la caverne réelle de Samson ; ces histoires bibliques imprègnent l’air d’une influence. |
Le chemin de fer se lance en plein dans ces montagnes ; il suit des courbes hardies, il domine des pentes raides, il côtoie un ravin ; alors, c’est le cadre sauvage et désolé qu’ont chanté les poètes : la nature montagneuse, bossuée, creusée, desséchée, calcinée, altérée, l’herbe rare et disparaissant ; les rocs de pierre aride et nue se succédant les uns aux autres, les blocs de pierre entre lesquels se glisse la gloire empourprée des anémones et la grâce délicate des cyclamens, faisant à ce paysage comme la charité d’un peu de sourire, noyé, d’ailleurs, dans toute cette désolation.
Mille et une fois, on l’a dit, ce qu’elle exprime, cette nature, c’est une consternation immense, une gigantesque terreur. Les monts dressent leurs sommets chauves et ridés comme des fronts de prophètes captifs, et leurs ondulations se suivent ainsi que les versets majestueux de la poésie biblique, les lamentations d’un Jérémie qui ne trouverait plus de larmes à répandre, les ayant toutes épuisées. Les torrents sont plus secs que les yeux de Dante alors qu’ils ne savaient pleurer, et le bâillement des vallées profondes s’ouvre comme pour implorer une seule goutte de rosée. Ce qu’elle exprime, cette nature, c’est une soif intense, soif d’âme pour l’Infini. Mais, par l’effet de quelque pitié mystérieuse, dans ce deuil inénarrable, entre les blocs de pierre nue, se glisse la gloire empourprée des anémones, et la grâce délicate des cyclamens. ![]()
![]() Juifs de Jérusalem On nous désigne la Tour de David, dont les substructions datent réellement des époques bibliques ; elle se trouve aujourd’hui comprise dans les fortifications musulmanes. Puis, la voiture pénètre sous la voûte d’une porte et débouche dans une rue bizarre, la plus européenne, pourtant, des rues de Jérusalem ! Des Arabes, des Turcs, des Bédouins, des Anglais se coudoient avec des prêtres de tous les rites, mais ce qui me frappe le plus dans cette assemblée, parmi les couleurs éclatantes de Arabes, les guenilles poétiques des Bédouins, les voiles blancs dont s’enveloppent les femmes, l’accoutrement pratique et disgracieux des Anglais en voyage ; ce qui me frappe le plus, dis-je, c’est de voir, à chaque pas, apparaître une ou deux silhouettes voûtées, glissantes, enveloppées de longues lévites, et qui s’accusent seulement par deux papillotes frisées sur les oreilles, tandis que les lèvres semblent vouloir se clore sur le secret d’une âme. Étrangers eux-mêmes au sein de leur propre héritage, ces hommes, ces vieillards, foulent le sol de leurs aïeux. |
Lucie Félix-Faure - Méditerranée
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