La première instruction est de vouloir voir et visiter avec effusion de larmes les saints lieux que Dieu a élus et choisis en ce monde pour racheter la nature humaine. Et non pas afin de voir le monde, ou par exaltation de dire, "j’ai été voir et j’ai vu le pays", pour être estimé du monde, comme font certains, desquels Notre Seigneur dit en l’Évangile : Receperunt mercedem suam [Car ils auront reçu leur récompense]. Semblablement qu’il se dispose à pardonner les injures, restituer le bien d’autrui, et vivre selon la loi de Dieu et catholiquement. La quatrième qu’il aille à Venise pour s’embarquer : parce que c’est le plus commode passage. Tous les ans les Seigneurs (environ le temps de l’Ascension et de la Fête-Dieu) envoient des navires pour faire le présent voyage, tant pour aller à Tripoli, Beyrouth de Syrie, Alexandrie d’Egypte, Constantinople, Sion et Candie [la Crète], que pour les marchandises et affaires qu’ils ont au pays de Levant. Avant de s’embarquer en mer, il faut acheter ses nécessités et les pourvoyances qui s’ensuivent : à savoir une robe fourrée pour le retour, quand il fera froid ; beaucoup de chemises pour éviter les poux et autres immondices qui croissent dans le navire ; des nappes, serviettes, oreillers, linceuls, une couverture pour se couvrir et pour dormir à l’air ; un matelas, un coffre long pour serrer ses affaires, deux barils, l’un pour mettre le vin, l’autre l’eau, du fromage lombard, des saucisses, des langues de bœuf et autres salures ; du biscuit blanc avec des pains de sucre, des confitures, mais pas en quantité car elles ne s’y conservent pas longuement ; du gingembre, du sirop pour conforter l’estomac quand il est désespéré par force de trop vomir en mer, duquel sirop n’en faut pas trop user, à raison qu’il est trop chaud. Semblablement porter du Cotignac et clou de girofle. ![]() La septième est quand le navire sera ancré en quelque havre et que l’on envoie l’esquif ou quelque barque à terre, que chaque personne se fournisse d’œufs, poulets, confitures et fruits. Et n’estime pour rien la dépense du patron pour son navire parce que bien souvent survient la tourmente de mer durant laquelle ledit patron et les officiers s’occupent à résister. Et alors ils ne peuvent pas distribuer aux heures prévues la provision de vivres qu’ils sont tenus. Loin qu’au présent voyage n’y faut point tenir la bourse serrée. ![]() La dixième qu’il porte monnaie d’or ou d’argent de Venise qui soit neuve comme des sequins, aspres, médins, montcenils ou marcels d’argent. Vous avertissant de ne pas porter d’autre monnaie, si vous ne voulez souffrir grande perte. |
Anthoine Regnaut, bourgeois de Paris
Discours du voyage d'outremer au Saint-Sépulcre de Jérusalem et autres lieux de le Terre sainte
Texte complet disponible sur le site de la BNF : ![]()