Entre Égérie et le touriste moderne, il y a deux différences marquantes. Le touriste moderne vient en Orient pour voir des sites ou des monuments, mais Égérie s’intéresse au moins autant à l’Église locale, aux moines, aux évêques, aux religieuses qui vivent en Terre sainte. Elle s’intéresse particulièrement à la liturgie et surtout aux festivités solennelles.
Le voyageur moderne passe également beaucoup de temps à visiter des lieux non chrétiens. Mais Égérie, en tant que citoyenne romaine au sein d’un monde romain et largement païen, affiche une indifférence presque complète à l’égard de ce qui n’est pas chrétien pour se concentrer sur les témoignages de la foi.
Au temps d’Égérie, il y avait la conviction que la sainteté des hommes, des objets ou des lieux saints était en quelque sorte transférable par le contact physique, comme l’explique saint Jean Damascène :
Ainsi, ce bois si honorable et le plus vraiment vénérable sur lequel le Christ s’est offert lui-même en sacrifice pour nous doit être adoré, parce qu'il a été sanctifié par le contact avec le corps et le sang sacrés.
De cette façon, contrairement au touriste contemporain qui va voir, le pèlerin de l’époque byzantine va d’abord toucher et vénérer. ![]()
Quand elle se décide à prendre le chemin du retour, après trois ans passés en Terre sainte, l'intrépide voyageuse n'interrompt pas encore son pèlerinage. Elle se rend au tombeau de Job dans le Hauran au sud de la Syrie, et à Antioche d'où elle fait une excursion d'une quinzaine de jours à Edesse, où se trouvent, selon la tradition le tombeau de l'apôtre Thomas. Et une autre encore à Tarse pour visiter le sanctuaire de sainte Thècle de Séleucie.
Égérie ponctue son récit de remerciements pour ses guides, ses hôtes et aussi pour Dieu qui lui a permis de réaliser ce voyage "Les voyages ne sont pas difficiles lorsqu’ils accomplissent une grande espérance."
Si le pèlerinage d'Égérie est exceptionnel, car elle a les moyens et le temps nécessaires, il témoigne de la ferveur de ces premiers pèlerins. Ceux-ci ramènent d'Orient des reliques et des souvenirs qui vont influencer la liturgie et la culture occidentale tout entière. ![]()
![]() La basilique du Saint-Sépulcre à Jérusalem vers 380 [Le Jeudi saint, dans l’église du Golgotha], l'évêque prend place derrière un autel recouvert d’un tissu. Les diacres se tiennent debout autour et lui et on lui apporte une boîte d'or et d'argent contenant le Saint Bois de la Croix. On l’ouvre, et le Bois de la Croix, ainsi que l’inscription sont placés sur la table. Tant que le Saint Bois est sur la table, l'évêque est assis et ses mains reposent sur chacune des extrémités de la relique, et les diacres autour de lui la surveillent de près. Ils la gardent ainsi car ensuite tout le peuple, catéchumènes aussi bien que fidèles, se présente un à un à l’autel. Ils s'y penchent, embrassent le Bois et puis s’en vont. Mais en une occasion (je ne sais pas quand) l’un d'entre eux a mordu dans un morceau du Saint Bois et l'a volé en s’enfuyant. C’est pour cette raison que les diacres se tiennent tout autour de l’autel et surveillent, de peur que quiconque n’ose refaire la même chose. |
Et comme, à cause des moines qui vont à pied, il faut aller très lentement, on arrive [de Bethléem] à Jérusalem à l’heure où on commence à pouvoir se reconnaître l’un l’autre, c’est-à-dire quand il fait presque jour, mais avant le jour cependant. Quand on y est arrivé, l’évêque et tous avec lui entrent aussitôt à l’Anastasis, où des lampes brillent déjà d’un extrême éclat. On dit là un psaume, on fait une prière, l’évêque bénit les catéchumènes d’abord, les fidèles ensuite. L’évêque se retire et chacun s’en va à son logis pour se reposer. Mais les moines restent jusqu’à l’aube et disent des hymnes.
Quand le peuple s’est reposé, au début de la deuxième heure, tous se rassemblent dans l’église majeure. Ce qu’est en ce jour la splendeur de l’église, ou de l’Anastasis ou de la Croix, ou de celle qui est à Bethléem, il est vain de le décrire. On n’y voit rien d’autre que de l’or, des pierreries, de la soie vous voyez des voiles, ils sont de soie brochée d’or ; vous voyez des tentures, elles sont de la même soie brochée d’or. Les objets de culte de toute espèce que l’on sort ce jour-là sont d’or incrusté de pierreries. Quant au nombre et au poids des cierges, des candélabres, des lampes, des divers objets du culte, comment les estimer ou les décrire ? Et que dire de la splendeur des édifices eux-mêmes, que Constantin, qui était représenté par sa mère, en utilisant toutes les ressources de son empire, a gratifiées d’or, de mosaïques, de marbres précieux, tant l’église majeure que l’Anastasis, la Croix et les autres lieux saints de Jérusalem ?
Le Voyage d'Égérie
Ed. Le Cerf - collection Sources Chrétiennes
La version latine et une traduction en anglais sont disponibles sur le site Egeria and The Fourth Century Liturgy of Jerusalem