![]() Bénédiction du bourdon et de la panetière du pèlerin Dans les premiers siècles des pèlerinages, quand le pèlerin voulait aller en Terre sainte, il devait obtenir le consentement de ses proches et la permission de son évêque ; on s’enquérait de sa vie et de ses mœurs, on examinait si un vain désir de voir les contrées éloignées ne l’entraînait pas vers les lieux saints. Cette enquête était plus rigoureuse lorsqu’il s’agissait d’un religieux ; on voulait éviter que le pèlerinage ne fût un prétexte pour rentrer dans la vie du monde. Quand toutes ces informations avaient été prises, le pèlerin recevait de la main de l’évêque, à la messe paroissiale, le bourdon et la panetière. Le pèlerin recevait aussi la bénédiction ; une sorte de passeport adressé à tous les monastères, aux prêtres, aux fidèles, leur recommandait le pèlerin, qui devait partir sans retard, sous peine d’être traité de relaps et de parjure envers Dieu ; l’évêque seul qui avait lié pouvait délier dans des cas rares et d’une extrême gravité. |
![]() Au jour indiqué pour le départ, les parents, les amis, les âmes pieuses, accompagnaient le pèlerin à une certaine distance de la ville ; là, il recevait la bénédiction et se mettait en marche. Durant sa route, le pèlerin était exempt de tout péage ; il trouvait l’hospitalité dans les châteaux sur sa route, et c’était une sorte de félonie de la lui refuser ; il devait être traité comme le chapelain et manger à sa table, à moins que, par humilité, il n’aimât mieux l’isolement et la retraite. Dans les villes, il s’adressait à l’évêque, qui l’accueillait, et dans les couvents, au prieur ou à l’abbé. On lit dans les Devoirs de Chevaliers, l’obligation, pour tous les hommes qui portaient les armes, de défendre le pèlerin, assimilé aux enfants et aux veuves ; s’il tombait malade, les hospices lui étaient ouverts, ainsi que l’infirmerie des monastères ; on prenait soin de lui comme d’un être privilégié. |
HR Duthillœul - Introduction au voyage de Jacques Le Saige - [1851]
![]() Un vœu prononcé dans un accès de dévotion ou dans un danger imminent, une vision, la lecture d’un passage de la Bible que l’on considérait comme un avertissement du ciel, tels étaient en général les motifs qui décidaient les pèlerins à entreprendre le voyage de Terre sainte. Souvent les évêques et les abbés n’avaient d’autre but que d’aller chercher des reliques ; car l’Orient eut, pendant longtemps, le privilège d’en fournir à toute l’Europe, et l’on sait que les reliques étaient pour les églises et les monastères une source féconde d’honneurs et de richesses. Parmi les hommes qu’une piété sincère entraînait en Palestine, plusieurs y allaient dans l’espoir d’y trouver la mort ; quelques-uns pourtant, perdant l’espoir en chemin, se hâtaient de revenir dans leur pays ; d’autres, sur le point de souffrir le martyre qu’ils avaient toujours ambitionné, saisis d’une terreur subite, cherchaient à se dérober au danger. Saint Uldaric, après s’être baigné dans le Jourdain, n’avait pas encore eu le temps de revêtir ses habits, lorsqu’il vit accourir, à grands cris, une troupe menaçante de Sarrasins. « Le serviteur du Christ, dit l’hagiographe, désirait dans son cœur la palme du martyre ; cependant, la fragilité humaine l’emportant, il s’enfuit à toutes jambes avec ses compagnons. » Mais, on doit le dire, la plupart des pèlerins, quelles que fussent leur misère et leurs privations, savaient supporter gaiement et sans se plaindre ; et si l’on veut avoir une idée du religieux délire qui transportait quelques-uns d’entre eux, on n’a qu’à lire dans Raoul Glaber le récit de la mort du Bourguignon Liébaut qui, succombant sous son émotion, expira peu d’heures après avoir visité le mont des Oliviers. |
Parfois c’étaient des motifs bien frivoles qui animaient les pèlerins. Tantôt des moines se disaient l’un à l’autre : « Allons, partons, car il est écrit : Nul n’est prophète en son pays. » Tantôt, comme le rapporte Jacques de Vitry, des hommes d’un esprit inquiet et changeant, n’ayant d’autre mobile que la vanité, n’hésitaient pas à acheter, au prix des plus grandes fatigues, le plaisir de parcourir des terres inconnues, et de voir par eux-mêmes les merveilles si vantées des contrées de l’Orient.
Des raisons plus sérieuses contribuaient encore à accroître l’affluence des Européens en Palestine. La foire annuelle, qui avait été établie à Jérusalem sous les descendants d’Omar, y attirait une multitude de voyageurs et de négociants, et nul doute que parmi eux on ne vît figurer en grand nombre les habitants des côtes de la Méditerranée, appelés à la fois dans cette ville par de pieux désirs et par des intérêts commerciaux.
![]() Imposition d'une pénitence en expiation des péchés Les pèlerinages n’étaient pas tous volontaires. Ils étaient souvent imposés par l’Église, en expiation de quelque forfait. Il y en avait de deux espèces. Les uns (majores) étaient ceux de Jérusalem, de Rome et de Saint-Jacques de Compostelle ; les autres (minores) étaient les pèlerinages accomplis dans l’intérieur de la France. L’exil en Terre sainte était, dans quelques localités, aggravé par une pénitence singulière. Quand un homme avait tué par le fer l’un de ses proches parents, et s’était confessé de son crime, l’évêque, avec la matière du glaive qui avait servi au meurtre, faisait forger des chaînes, que l’on attachait au cou, à la ceinture et aux bras du coupable ; puis on chassait hors du pays le malheureux qui, pour obtenir son pardon, devait, sans quitter ses fers, visiter successivement Jérusalem, Rome ou d’autres lieux consacrés. |
Vers 855, un seigneur franc, nommé Frotmond, ayant, avec l’aide de ses frères, assassiné deux personnes de sa famille, fut condamné, ainsi que ses complices, à être chargé de chaînes et à errer dans le monde entier. Pendant sept ans, il parcourut l’Europe, l’Asie, une partie de l’Afrique, visita trois fois Rome et deux fois Jérusalem, et finit par revenir expirer au monastère de Redon, près de Rennes.
L’autorité ecclésiastique imposa souvent des pèlerinages à Jérusalem dans un but politique, pour éloigner les perturbateurs du repos public, ou les seigneurs turbulents qui étaient sans cesse en querelle avec leurs évêques. C’était la peine dont on frappait les infracteurs de la trêve de Dieu ; et certes, le lieu d’exil était bien choisi ; car on ne revenait guère de cette contrée lointaine qui, suivant l’expression d’un chroniqueur anglais, avait le privilège de dévorer ses habitants ; et si l’exilé parvenait à survivre aux fatigues et aux dangers d’un premier voyage, il succombait ordinairement dans un second, ou mourait épuisé en remettant le pied sur la terre natale.
La fréquence des pèlerinages entraînait avec elle de nombreux désordres, et amenait de graves perturbations dans les affaires de famille. Il arrivait fort souvent que des pèlerins qui avaient fait à l’étranger un séjour un peu prolongé trouvassent à leur retour leur femme remariée. Le cas où l’homme se remariait pendant l’absence de sa femme se présentait plus rarement, car une femme n’osait guère sans son mari s’exposer aux dangers d’un tel voyage. Pour remédier autant que possible à ces inconvénients, le concile tenu à Rouen en 1072, rendit un décret par lequel il déclarait excommuniée, jusqu’à satisfaction suffisante, la femme qui, pendant l’absence de son mari parti pour un pèlerinage, se serait remariée avant d’avoir eu (chose fort difficile à établir à cette époque) la certitude de la mort de son premier mari. Le concile tenu à Châlons-sur-Saône, un an avant la mort de Charlemagne, en 813, s’élève avec force contre les abus des pèlerinages ; et l’un des canons contient le passage suivant : « Ils se trompent grandement les hommes qui, sans réflexion et alléguant des raisons de piété, se rendent à Rome, à Tours ou ailleurs. Il est des prêtres, des diacres et d’autres membres du clergé qui vivent dans le désordre et croient se purifier de leurs fautes et s’acquitter de leurs devoirs, s’ils visitent les lieux de sainteté ; il est encore des laïques qui, en allant y prier, espèrent trouver l’impunité de leurs péchés. Il est des hommes puissants qui, prétextant un voyage à Rome ou à Tours, lèvent des tributs, amassent des richesses, oppriment les pauvres, et ce qu’ils font dans un but unique de cupidité, ils le colorent d’un motif pieux. » Enfin, comme les pèlerins se recrutaient aussi parmi les vagabonds et les gens sans aveu, le même canon ajoute : « Il est jusqu’à des pauvres qui donnent les mêmes raisons, afin de trouver plus de facilité à mendier… Il faut demander au Seigneur Empereur de remédier à ces abus. » L’autorité civile, dont le pouvoir ecclésiastique réclamait l’intervention, chercha à s’opposer à ces déplacements continuels, si propres à favoriser le vagabondage, qui devait avoir tant d’attraits pour les classes inférieures d’une société constituée comme l’était celle du Moyen Âge. Vagabonds et bandits |
![]() Les pèlerins assez heureux pour arriver jusqu’à Jérusalem, devaient payer une pièce d’or avant d’y entrer ; aussi des milliers de malheureux que les infidèles avaient complètement dépouillés, venaient expirer de faim et de misère sous les murs de la cité sainte, dont les habitants ne suffisaient pas à ensevelir les morts. Les pèlerins qui avaient pu acquitter le tribut se logeaient chez les chrétiens, soit dans l’hôpital des Amalfitains, soit même chez les infidèles, comme le fit Robert l’Ancien, comte de Flandre. « Sur mille pèlerins, dit Guillaume de Tyr, un seul à peine pouvait suffire à ses besoins ; car ils avaient perdu en route leurs provisions de voyage, et n’avaient sauvé que leurs corps à travers des périls et des fatigues sans nombre. » Pèlerinages en Terre sainte avant les Croisades |
Après avoir visité les Lieux saints de Palestine, le pèlerin s'embarquait dans un des villes maritimes de la côte de Syrie, quelquefois sur un navire de l'ordre de Saint-Lazare, spécialement destiné à ce usage ; il portait la branche de palmier à la main comme l'insigne le plus glorieux de son pèlerinage ; et lorsque la prière n'occupait pas ses moments, il racontait ce qu'il avait vu dans ses stations aux lieux saints. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que les statuts de Marseille obligeaient les juifs à écouter ces saintes conversations. Les pèlerins débarquaient habituellement en Italie, passaient par Rome, traversaient les Alpes et descendaient dans leur ville natale ; là, on venait le recevoir en procession, et il déposait sur l'autel de sa paroisse la palme de Jéricho : Palmas testes peregrinationis suæ a Jericho tulerat altari superponi rogavit.
M. Michaud - Histoire de la première Croisade [1825]