Quand [le grand-prêtre Jaddus] apprit que le roi n'était plus loin de la ville, il sortit avec les prêtres et la foule des habitants, et s'avança à la rencontre d'Alexandre, en un cortège digne de ses fonctions sacrées et tel que rien n'y est comparable chez les autres peuples. Il marcha jusqu'à un lieu nommé Sapha ; ce mot, traduit en grec, signifie « observatoire » car on peut de là voir la ville de Jérusalem et le Temple. Les Phéniciens et les Chaldéens qui accompagnaient le roi comptaient que celui-ci tournerait sa colère contre les Juifs, pillerait la ville et ferait périr le grand-prêtre d'une mort cruelle ; mais les choses tournèrent tout autrement.
En effet, dès qu'Alexandre vit de loin cette foule en vêtements blancs, les prêtres en tête, revêtus de leurs robes de lin, le grand-prêtre dans son costume couleur d'hyacinthe et tissé d'or, coiffé de la tiare surmontée de la lame d'or sur laquelle était écrit le nom de Dieu, il s'avança seul, se prosterna devant ce nom, et, le premier, salua le grand-prêtre. Tous les Juifs alors, d'une seule voix, saluèrent Alexandre et l'entourèrent. À cette vue ; les rois de Syrie et les autres furent frappés de stupeur et soupçonnèrent que le roi avait perdu l'esprit ; Parménion [un des généraux d'Alexandre], s'approchant seul d'Alexandre, lui demanda pourquoi, alors que tous s'inclinaient devant lui, lui-même s'inclinait devant le grand-prêtre des Juifs ?
— Ce n'est pas devant lui, répondit Alexandre, que je me suis prosterné, mais devant le Dieu dont il a l'honneur d'être le grand prêtre. Un jour, à Dion en Macédoine, j'ai vu en songe cet homme, dans le costume qu'il porte à présent, et comme je réfléchissais comment je m'emparerais de l'Asie, il me conseilla de ne pas tarder et de me mettre en marche avec confiance : lui-même conduirait mon armée et me livrerait l'empire des Perses. Aussi, n'ayant jamais vu personne dans un semblable costume, aujourd'hui que je vois cet homme et que je me rappelle l'apparition et le conseil que je reçus en rêve, je pense que c'est une inspiration divine qui a décidé mon expédition, que je vaincrai donc Darius, briserai la puissance des Perses et mènerai à bien tous les projets que j'ai dans l'esprit.
Après avoir ainsi parlé à Parménion, il serra la main du grand-prêtre et, accompagné des prêtres qui couraient à ses côtés, il se dirigea avec eux vers la ville. Là, montant au Temple, il offrit un sacrifice à Dieu, suivant les instructions du grand-prêtre, et donna de grandes marques d'honneur au grand-prêtre lui-même et aux prêtres. On lui montra le livre de Daniel, où il était annoncé qu'un Grec viendrait détruire l'empire des Perses, et le roi, pensant que lui-même était par là désigné, se réjouit fort et renvoya le peuple. Le lendemain, ayant assemblé les Juifs, il les invita à demander les faveurs qu'ils désiraient. Le grand-prêtre demanda pour eux la liberté de vivre suivant les lois de leurs pères et l'exemption d'impôt tous les sept ans : le roi accorda tout. Ils lui demandèrent aussi de permettre aux Juifs de Babylone et de Médie de vivre suivant leurs propres lois, et Alexandre promit volontiers de faire leur désir. Et comme il disait aux habitants que, si quelques-uns d'entre eux voulaient se joindre à son armée, tout en conservant leurs coutumes nationales et en y conformant leur vie, il était prêt à les emmener, un grand nombre se décidèrent volontiers à faire partie de l'expédition. ![]()
Flavius Josèphe - Antiquité judaïques - Livre XI
Quelques années après Alexandre de Paris, dans le denier quart du XIIe siècle, le clerc anglo-normand Thomas de Kent relève le défi d'écrire une nouvelle fois la vie du conquérant. Reprenant lui aussi à son compte la version de Flavius Josèphe pour le passage supposé d'Alexandre à Jérusalem, il en propose un version plus développée :
![]() Darius, le roi des Rois Alexandre, le très noble roi, après avoir anéanti en trois batailles l'orgueilleux Darius et abattu son arrogance, se met en route vers Jérusalem. En tête avancent les serviteurs chargés des chevaux et des bagages, les bêtes de somme et une foule de riches bourgeois. Princes, ducs et barons dont les heaumes étincellent, chevauchent aux côtés d'Alexandre, comme déjà bien des fois en temps de guerre. Que de boucliers on pouvait voir, que de riches étendards bordés d'orfroi ! Le roi plaisante durant la chevauchée. Quand la nouvelle de son arrivée se propage, la terreur saisit les Juifs de Jérusalem. Ils sont persuadés qu'Alexandre va les accabler d'épreuves, car ils ont refusé d'exécuter ses ordres. Conformément au récit de Flavius Josèphe développe dans ses histoires de l'Antiquité, à cette époque, Jaddus était le nom du prince de tous les Juifs qui habitaient Jérusalem et que nous avons évoqués plus haut. Il réunit tous les anciens, les évêques les plus savants en théologie, experts dans la loi de Moïse et ses secrets. Ils réfléchirent ensemble aux moyens d'apaiser la colère d'Alexandre, cette terrible menace. […] Lorsqu'arriva le jour dont je vous parle où le roi Alexandre, le puissant empereur, devait arriver à Jérusalem, le prince des prêtres revêtit ses habits de cérémonie, suivi par tous les ministres du culte. Il fit richement décorer la cité et rassembler tous les habitants dans le temple. Puis il s'occupa de mettre en ordre le cortège : les religieux devant et les autres derrière. Ils partirent à la rencontre d'Alexandre à l'extérieur de la ville. Quand le roi Alexandre les aperçoit et qu'il voit tant de religieux en aube, les évêques et leur robe de byssus bordée d'or, le prince des prêtres avec toutes ses parures et sa robe couleur de rubis, la mitre en tête avec le nom de Dieu écrit sur une plaque d'or, il met aussitôt pied à terre pour adorer le nom de Dieu avec dévotion. Le prince et tous les Juifs saluent le roi, qui leur rend leur salut avec une grande humilité. Les princes renommés d'Arabie, de Syrie et ceux de Phénicie, disposés à leur nuire, s'imaginaient qu'ils allaient détruire la cité et que le prince des Juifs serait supplicié. Ils sont tous frappés d'une intense stupéfaction et croient le roi victime d'une mystification. Aussitôt un chevalier nommé Parménion dit au roi : — Mon ami, dit le roi, je veux que tu saches que je ne me suis pas humilié devant lui, mais que c'est à Dieu, qu'on appelle le prince des prêtres, que j'ai dédié ma révérence et ma soumission. En effet, alors que j'étais dans les terres de Grèce, je me suis demandé bien souvent si je pourrais conquérir et tenir sous mon joug l'Asie et le reste du monde. C'est alors qu'une nuit, pendant que je dormais, m'apparut un homme habillé comme celui-ci, qui prononça ces mots : " Agis en toute confiance ! Tu seras le maître de la Perse : je m'emploierai à conduire là-bas ton armée. " Je me suis rappelé aujourd'hui cette vision. Jamais je n'ai vu ainsi un homme ainsi paré, sauf celui dont tu me parles. Et c'est parce que cet homme m'est venu en aide, et qu'il a fidèlement tenu ses promesses, qu'avec l'aide de Dieu j'ai vaincu Darius ; et j'espère, grâce à lui, venir à mes fins dans tous mes autres projets. C'est de bon cœur que je lui manifestais ma dévotion et non par folie, comme tu l'imagines. Le prince et le roi se dirigent ensuite vers la cité, côte à côte. Alexandre est conduit au temple pour un sacrifice et il l'accomplit en respectant les rites. Après ce sacrifice, le roi comble le prince des prêtres de nombreux présents. On apporte devant lui le Livre de Daniel, où l'on trouve écrit que la puissance de la Perse sera abattue par un homme natif de Grèce. Dès qu'il l'apprend, le roi est rassuré ; il comprend que cette prophétie le désigne. Le maître des histoires l'a d'ailleurs confirmé : il a bien rappelé qu'Alexandre était le Grec dont parlent les visions de Daniel que vous lisez. Le lendemain, le roi convoque le prince des Juifs, pour lui dire : Le roi satisfait alors tous leurs désirs et leur dit ensuite dans sa grande noblesse : Les Juifs lui répondent qu'ils partiront volontiers guerroyer à ses côtés. Le roi donne ensuite l'ordre que Jérusalem puisse connaître à tout jamais la paix et la tranquillité. Il ordonne aussi que les blessés soient soignés et fait donner un cheval aux plus affaiblis. Puis il se met en route en direction de l'Inde, après avoir fait charger tentes et pavillons. Que Dieu lui donne la grâce de réussir ! Thomas de Kent - Le Roman de toute chevalerie |
Utilisant le plus ancien des récits légendaires, écrit par le Pseudo-Callisthène, un Grec d'Égypte qui dut vivre à Alexandrie au IIIe ou IVe siècle après J.-C., parut à Venise en 1699 une version en grec populaire intitulée Les Feuillets d'Alexandre le Grand. On y retrouve également trace des écrits de Flavius Josèphe pour l'épisode traitant de Jérusalem :
![]() Le prophète Jérémie pleurant sur Jérusalem Alexandre vit en rêve le prophète Jérémie, vêtu de ses habits sacerdotaux, qui lui disait : « Viens, mon enfant, entre à Jérusalem, dans la sainte Sion, adorer le Dieu du Ciel et de la Terre, et ensuite tu iras à la rencontre de Darius pour le vaincre avec tes armées. » |
Les Feuillets d'Alexandre le Grand
Trad. J. Lacarrière - Éd. du Félin
